Le PDG d'OpenAI Sam Altman a déclaré cette semaine, lors du sommet BlackRock sur les infrastructures organisé à Washington, DC, que l'intelligence artificielle serait vendue aux particuliers et aux entreprises via un compteur d'usage, exactement comme les compagnies d'énergie distribuent l'électricité ou l'eau. Ces propos, tenus le jour même où le Vatican publiait son premier grand manifeste sur l'IA, ont enflammé un débat mondial sur la question de savoir qui devrait contrôler l'accès à la cognition des machines.
Points clés
- Altman : "Nous voyons un avenir où l'intelligence est un service, comme l'électricité ou l'eau, que les gens nous achètent au compteur."
- Déclaration faite au sommet BlackRock sur les infrastructures à Washington, DC, le 25 mai 2026
- OpenAI génère environ 13 milliards de dollars de revenus annuels, pour des pertes attendues jusqu'à 14 milliards cette année
- Les critiques redoutent une "fracture d'infrastructure cognitive" entre ceux qui peuvent s'offrir un raisonnement premium et les autres
- L'annonce intervient quelques heures après la première encyclique du pape Léon, centrée sur l'IA et la dignité humaine
La vision du compteur
Devant les investisseurs en infrastructures réunis par BlackRock, Altman a ressorti un vieux slogan de l'ère nucléaire pour décrire où il veut mener l'IA. Citant la prédiction de Lewis Strauss dans les années 1950 selon laquelle l'énergie nucléaire serait "trop bon marché pour être comptée", il a soutenu que l'intelligence elle-même devait suivre la même trajectoire : extrêmement abondante, disponible en continu, facturée à l'unité.
L'unité, dans le cas d'OpenAI, c'est le "token" : le fragment de texte que les modèles consomment en entrée et produisent en sortie. Chaque message ChatGPT, chaque appel d'API, chaque action d'agent est déjà comptabilisé en tokens en coulisses. La proposition d'Altman consiste à rendre ce comptage visible et omniprésent, comme les kilowattheures sur une facture d'électricité.
Pourquoi maintenant ?
Le cadrage "service au compteur" n'est pas une remarque anodine. OpenAI traverse une phase historique de dépenses en infrastructures, avec des engagements capitaux envers Microsoft, Oracle, Nvidia et le consortium Stargate piloté par BlackRock, qui se chiffrent déjà en centaines de milliards de dollars. Présenter l'IA comme un service public de base aide à justifier cette construction massive auprès du capital institutionnel présent dans la salle.
Le contexte financier compte. Les revenus annuels d'OpenAI tournent autour de 13 milliards de dollars, dominés par les abonnements ChatGPT et les frais d'API. La société devrait perdre jusqu'à 14 milliards de dollars cette année, à mesure qu'elle étend ses capacités de calcul, ses centres de données et l'entraînement de ses modèles de pointe. Présenter l'entreprise comme un futur service public — ennuyeux, régulé, indispensable — adoucit ce récit de pertes.
La contre-offensive du Vatican
Les propos d'Altman sont arrivés le jour même où le pape Léon a publié sa première grande encyclique sur l'IA, déclarant qu'"à l'ère de l'intelligence artificielle, lorsque la dignité humaine est menacée par de nouvelles formes de déshumanisation, il nous incombe le devoir pressant de rester profondément humains." Les deux messages sont désormais en tension directe : l'un cadre l'IA comme une infrastructure bon marché et ubiquitaire, l'autre met en garde contre l'externalisation de ce qui fait l'humanité.
Sur X, les commentateurs ont rapidement souligné le contraste. "L'IA n'est pas l'électricité. L'électricité alimente la machine. L'IA décidera de ce que la machine voit, mémorise, filtre, écrit, recommande, négocie et cache", a écrit un fil largement partagé en réaction aux deux interventions.
Les critiques : la cognition n'est pas une marchandise
Le rejet le plus virulent de la métaphore d'Altman se concentre sur un point : un kilowattheure ne pense pas à votre place, mais un token, si. Traiter la cognition comme quelque chose que l'on loue à une entreprise privée soulève des questions qu'aucune compagnie de services publics n'a jamais eu à affronter.
Trois préoccupations dominent la réaction :
- Risque de concentration. Si une poignée de laboratoires tiennent les compteurs, ils décident aussi quel raisonnement est disponible, lequel est limité, et lequel est silencieusement bloqué.
- Fracture d'infrastructure cognitive. Les paliers premium d'IA peuvent créer un fossé entre les utilisateurs capables de s'offrir le meilleur raisonnement et les autres, reproduisant et amplifiant les inégalités existantes.
- Statut de service public. Les vrais services publics sont régulés, audités et soumis à un contrôle des prix. Rien de tout cela n'existe aujourd'hui pour l'IA de pointe.
Ce que cela signifie pour la région MENA et la Tunisie
Pour des marchés comme la Tunisie et la région MENA au sens large, le cadrage "service au compteur" a des conséquences pratiques immédiates. Si le raisonnement de pointe finit tarifé au token et facturé en dollars américains, les startups locales, les institutions publiques et les PME subiront la même courbe de dépendance que celle qui existe déjà pour le calcul cloud : payer des compteurs étrangers pour une capacité domestique.
C'est précisément pour cette raison que les modèles à poids ouverts comme Mistral, Qwen, DeepSeek et l'écosystème Hugging Face sont plus que jamais essentiels, aux côtés d'initiatives régionales comme HUMAIN en Arabie saoudite. L'alternative à un fournisseur unique d'intelligence au compteur, c'est une infrastructure plurielle, souveraine et partiellement ouverte, incluant une partie du calcul et de l'inférence exécutée localement.
La suite
Le cadrage d'Altman sera maintenant testé sur deux fronts. Politiquement, les régulateurs américains et européens devront décider si un fournisseur d'"intelligence au compteur" doit être traité comme un service public, avec les obligations que cela implique. Commercialement, chaque rival d'OpenAI — Anthropic, Google DeepMind, xAI, Meta, les laboratoires chinois et la communauté open source — utilisera ce moment pour défendre l'idée que le compteur ne doit jamais être contrôlé par une seule entreprise.
Pour les utilisateurs, le signal le plus immédiat est plus simple : la ligne par token sur votre facture n'est plus un détail comptable. C'est devenu le modèle économique.
Source : Tom's Guide